Femmes en route : une révolution silencieuse dans l'automobile

GT MAG — Femmes en route : une révolution silencieuse dans l'automobile

Grand dossier · Inclusion & Industrie · Édition 2026 Jean-marc WOLLSCHEID Durée de lecture 3 minutes

Le secteur automobile est l'un des derniers bastions de la masculinité industrielle. En 2025, seulement 22 % des salariés des services automobiles sont des femmes — un taux inférieur à la moyenne de l'industrie en général. Pourtant, les signaux s'accumulent, discrets mais constants : les formations se féminisent, les parcours s'illustrent, et les entreprises commencent à comprendre que la mixité est une opportunité stratégique, pas une contrainte administrative.

De Bertha Benz qui, en 1888, démontrait qu'une automobile pouvait servir à voyager — bien avant son mari Carl — aux designers de la Renault R5 électrique d'aujourd'hui, les femmes ont toujours été là. Le dossier qu'elles méritaient enfin.

Chiffres clés :

22 % des salariés des services automobiles sont des femmes en 2025 

4 250 femmes inscrites dans les formations automobile, soit une hausse de 23 % entre 2023 et 2024 

La branche compte aujourd'hui plus de 110 000 femmes salariées

6 % des élèves en formation sont des femmes, un chiffre doublé depuis 2017

01 — Les pionnières qui ont tout changé

Avant de parler de chiffres, d'enjeux RH et de plan d'égalité, il faut raconter les femmes qui ont bâti l'automobile de leurs mains — et de leur audace. Elles sont peu connues, souvent invisibilisées dans les récits officiels du secteur. Pourtant, sans elles, nos voitures seraient différentes.

Bertha Benz (1888 · Allemagne) Épouse et cofondatrice de Mercedes-Benz, elle réalise en août 1888 le premier trajet interurbain en automobile BMW — 104 km entre Mannheim et Pforzheim. Ce voyage-test démontre l'utilité pratique du véhicule et sauve commercialement l'invention de son mari. C'est elle qui subventionne le brevet initial.

Margaret A. Wilcox (1893 · États-Unis) Margaret A. Wilcox, née en 1838 à Chicago, est considérée comme l'inventrice du chauffage automobile. Elle fait partie des premières femmes ingénieurs et détient de nombreux brevets aux États-Unis. Elle dépose sa demande à l'automne 1893 et obtient le brevet le 28 novembre de la même année. BMW Son système — eau chauffée circulant sous l'habitacle — désembue les vitres et améliore la sécurité de conduite.

Mary Anderson (1903 · États-Unis) Lorsqu'elle obtient son brevet, Mary Anderson essaie de le vendre à un fabricant canadien, mais celui-ci décline l'offre, pensant que ce dispositif n'a pas d'intérêt pratique. Bien que les essuie-glace mécaniques fassent déjà partie de l'équipement standard des automobiles vers 1913, Mary Anderson ne retire rien de son idée. BMW Une injustice que l'histoire a depuis largement corrigée.

Camille du Gast (1901 · France) En 1901, Camille du Gast est la première femme française pilote de course automobile sur une 30 hp De Dietrich. Figure de l'émancipation féminine, elle s'oppose aux tentatives d'interdire les femmes de course. Son audace au volant comme dans la vie sociale fait d'elle un symbole du sport mécanique naissant.

Hélène Rother (années 1940–50 · États-Unis) Première femme à occuper un poste de designer dans l'industrie automobile américaine, chez General Motors. Elle révolutionne l'habitacle en y apportant une sensibilité nouvelle : ergonomie, couleurs, matières. Ses créations influencent durablement le design intérieur automobile mondial.

Leena Gade (2011–2014 · Le Mans) Leena Gade, première femme ingénieur de course du team Audi, a mené l'équipe 3 fois à la victoire, en 2011, 2012 et 2014. Elle coordonne depuis le stand la stratégie technique et la communication avec les pilotes. Un palmarès exceptionnel dans la discipline la plus exigeante du sport automobile.

02 — L'état des lieux en 2025 : une montée en puissance lente

La branche des services automobiles compte 140 700 entreprises, dont 480 000 salariés. L'emploi y progresse depuis dix ans, porté par le vieillissement du parc et la croissance des besoins en entretien-réparation. Mais cet essor profite encore très majoritairement aux hommes.

En 2025, on compte 110 000 femmes salariées dans la branche, soit environ 22 % des effectifs. Un chiffre encore loin de la parité — mais qui marque une évolution réelle. La part des femmes salariées au sein des métiers techniques a doublé entre 2010 et 2020, et le nombre de femmes en formation a bondi de 19 % à la rentrée 2023. 

4 250 femmes sont inscrites dans ces formations, avec une prédilection pour la carrosserie-peinture et la maintenance des motocycles. Elles ne représentent encore que 6 % des élèves en formation dans ces filières. La transition est amorcée, mais pas encore accomplie. Pour Guillaume Faurie, expert de l'ANFA : « Ne pas chercher à attirer plus de femmes dans nos métiers, c'est comme vouloir travailler d'une seule main. »

03 — Quels métiers, quelles réalités ?

Le secteur automobile est vaste. Il va du mécanicien en atelier à l'ingénieure en aérodynamique F1, en passant par la designeuse, la commerciale ou la directrice de concession. La répartition des femmes dans ces différents métiers révèle des contrastes saisissants.

Mécanique & Maintenance — 1 % de femmes 99,1 % des mécaniciens sont des hommes. Pourtant, les compétences requises — rigueur diagnostique, lecture de données électroniques, travail en équipe — ne sont pas genrées. Les femmes qui s'y aventurent témoignent souvent d'un excellent accueil terrain… après avoir franchi la barrière de l'orientation initiale.

Carrosserie-peinture & Design — en forte progression La carrosserie-peinture est la filière qui féminise le plus rapidement. Et le design automobile compte aujourd'hui des figures majeures. Paula Fabregat-Andreu, directrice projet design du segment B de la marque Renault, a la responsabilité de modèles majeurs : la Clio a bénéficié sous sa direction d'un facelift profond en 2023, et trois produits parmi les plus iconiques — R5, R4 et Twingo — ont bénéficié de son expertise. 

Commerce & Vente — parité possible La vente automobile est l'un des secteurs où la mixité progresse le plus vite. La relation client — où l'empathie et la communication jouent un rôle central — valorise des compétences longtemps cantonnées aux fonctions support.

Ingénierie & R&D — en croissance dans les grands groupes Dans les bureaux d'étude, les ingénieures sont de plus en plus présentes — notamment en électronique embarquée, en logiciel et en aérodynamique. Dans les départements d'analyse de données, des ingénieures expérimentées exploitent quotidiennement les gigaoctets de télémétrie pour affiner les performances et anticiper les besoins des pilotes. 

Formation & Enseignement — 42 % en auto-école 42,3 % des enseignantes en école de conduite sont des femmes. Le domaine le plus paritaire du secteur, qui démontre que l'automobile peut recruter massivement des femmes dès lors que les stéréotypes à l'entrée sont levés.

Sport Automobile — en transformation En 2025, les femmes ne pilotent plus seulement — elles dirigent. Directrices d'écurie, stratèges de course, ingénieures en télémétrie, elles occupent des fonctions décisionnelles dans les championnats les plus prestigieux.

04 — Portrait : Paula Fabregat-Andreu, l'architecte de la R5

Paula Fabregat-Andreu travaille chez Renault depuis 2000. Elle a commencé comme designer d'intérieur automobile. En 2006, elle entame un parcours international au sein du groupe, notamment au sein du studio Design de Barcelone. Entre 2010 et 2014, elle a été chef de projet design en Roumanie pour Dacia. De retour en France, elle prend le poste de directrice projets design pour les petites voitures des segments A et B. Le Journal de l'Automobile

Paula Fabregat-Andreu, directrice projet design du segment B de la marque Renault, est élue Femme de l'Année 2024 par le jury de l'association Wave Autos. Ce prix, qui récompense la réussite des femmes dans l'automobile, lui a été remis le 7 novembre 2024 à Paris. 

La R5 électrique, vedette du Mondial de l'Auto 2024 — conçue par une femme, primée par les femmes du secteur. Un symbole fort pour toute une industrie.

05 — Freins et leviers : ce qui doit changer

Les entreprises du secteur ont largement identifié les blocages. Ce qui manque, c'est le passage à l'acte. Le parc automobile vieillit, les besoins en techniciens qualifiés explosent. Ne pas recruter 50 % de la population active, c'est une impasse économique autant qu'un problème d'équité.

Les freins persistants :

Stéréotypes tenaces dès l'orientation scolaire en 3ème

Manque de modèles féminins visibles dans les ateliers

Environnements de travail peu adaptés (vestiaires, équipements taille standard homme)

Une image encore très masculine : les clichés sur la mécanique et la carrosserie persistent. Les femmes intéressées doivent souvent faire face à des préjugés et prouver leur légitimité.

Formations techniques perçues comme « pas faites pour les filles »

Les leviers qui fonctionnent :

Interventions en collèges et lycées via les associations Elles Bougent et Wave Autos

L'alternance, voie royale : 73 % des apprentis trouvent un emploi dans les six mois suivant leur formation 

Valorisation des pionnières et prix sectoriels (Femme de l'Année)

Montée en puissance des filières carrosserie et maintenance moto

Engagement des grands groupes constructeurs

La transition électrique est une opportunité historique pour la mixité. Les métiers liés aux batteries, à l'électronique embarquée et aux logiciels de bord recrutent des profils issus des filières numériques et scientifiques — où les femmes progressent plus vite que dans la mécanique classique. L'automobile de demain pourrait bien être la plus mixte de son histoire.

06 — En piste : les femmes du sport automobile

Le sport automobile a longtemps été le symbole ultime de la masculinité automobile. En 2025, la réalité est plus nuancée. La place des femmes dans le sport automobile s'est profondément transformée. Aujourd'hui, leur participation dépasse largement la simple présence symbolique au volant. Elles occupent des fonctions aussi diverses que stratèges de course, ingénieures en aérodynamique ou directrices d'écurie. 

Leena Gade reste le symbole absolu de cette réalité : gagner la course la plus dure du monde depuis le stand, à la tête d'une équipe d'ingénieurs, par trois fois. La diversité ne se limite pas à une simple question d'équité — c'est un vecteur essentiel d'amélioration des performances. 

Les femmes ont toujours contribué à l'histoire des 24 Heures du Mans comme pionnières, dès l'origine de la course en 1923.  En 2015, l'Automobile Club de l'Ouest a créé un Pavillon des Femmes dédié — un symbole de reconnaissance, mais aussi un rappel qu'il fallait encore créer des espaces séparés pour normaliser leur présence.

Sources : ANFA – Association nationale pour la formation automobile, Chiffres clés 2024 et 2025 · Observatoire des métiers des services de l'automobile · AFP/Autoactu · Journal Auto · CapCar · Économie Matin · BMW.com · Voiture-Sportive.fr · Wave Autos. Données arrêtées au 22 avril 2025.

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